Par Stéphane Tirard (Professeur d’épistémologie et d’histoire des sciences, Université de Nantes, responsable du programme DataSanté)

Le conseil scientifique COVID-19 a été mis en place le 10 mars 2020 pour permettre « au gouvernement de disposer des dernières informations scientifiques afin de l’aider dans ses décisions. »1 Cette communication propose de porter un regard analytique sur ces textes donnés à lire par cette instance durant l’année 2020.

Le groupe réuni autour de Jean-François Delfraissy, immunologue et également président du Comité consultatif national d’éthique, rassemblait initialement, outre son président, trois infectiologues, un virologue, un médecin de ville, une réanimatrice, un modélisateur, un sociologue et une anthropologue. L’absence de psychiatre ou de psychologue est notable, a fortiori quand les risques psycho-sociaux sont souvent signalés par le conseil lui-même. Celui-ci se revendique comme interdisciplinaire. C’est donc sûrement la place accordée aux sciences humaines et sociales qui justifie cette affirmation. Les conditions de nominations et l’évolution ultérieure de la composition du conseil scientifique seraient par ailleurs des points intéressants à étudier.

Une certaine systématicité se dégage de la facture des 22 avis et 8 notes émis en 2020. Ces derniers commencent le plus souvent par dresser des bilans de la situation de la crise qui sont accompagnés de propos prescriptifs sur le plan sanitaire, notamment en termes de perspectives organisationnelles, qui sont justifiés par le raisonnement et des références. Ceci s’illustre particulièrement à propos des suggestions de stratégies à mettre en œuvre quant aux tests et aux vaccins. Au demeurant, le conseil insiste régulièrement sur le fait que la décision ne revient qu’au gouvernement, soulignant ainsi son rôle de conseil.
Dans les avis et les notes, tous rendus publics, les modalités de l’argumentation et de l’administration de la preuve montrent des spécificités liées à leurs conditions d’élaboration et à la destination de ces textes. Le syntagme argument scientifique est rapidement utilisé et, même s’il disparaît assez vite, des arguments fondés sur des données scientifiques sont effectivement mobilisés, notamment statistiques et plus généralement épidémiologiques. Les sciences humaines et sociales opèrent également lorsqu’il s’agit d’évoquer l’impact social de la crise. Cette pluridisciplinarité s’exprime par ailleurs dans la formulation des préconisations sur l’usage des outils numériques, sur la méthodologie de conservation des données, la politique des tests ou l’implication de la population.
La bibliographie exploitée dans ces textes est pour les deux tiers constituée d’articles parus dans des grandes revues scientifiques (The Lancet, Nature, JAMA…), auxquels s’ajoutent quelques pré-prints et pour un tiers des rapports d’institutions (CCNE, divers conseils scientifiques, Haute autorité de santé, Organisation mondiale de la santé…) Dans cette dernière catégorie entrent des auto-références aux avis et notes du conseil qui laissent apparaître une volonté de montrer la continuité de son travail et son intention de penser ses propositions à court, moyen et long terme. Enfin, certains avis comportent une note pédagogique expliquant par exemple au lecteur les mécanismes immunitaires, les principes du traçage numérique, ceux des tests ou diverses connaissances de base en biologie.
Le conseil se voit confronté à la nécessité d’orienter ses propos vers le futur et donc de composer avec les incertitudes inhérentes à un phénomène complexe hautement contingent. Le conseil rappelle qu’« il n’est pas possible de «prédire » la trajectoire de l’épidémie »2, mais pour répondre à la demande il se projette dans différents scénarios envisageables selon lui. La réserve de ses propos s’accorde avec la dimension critique de l’attitude scientifique qu’il souhaite afficher et il est très clair quant aux limites de ses affirmations, ceci détonnant avec certaines attentes des politiques et du public quant à un savoir scientifique qu’ils voudraient omnipotent et définitif. Notons enfin que les avis et les notes, s’ils semblent s’attacher à montrer la cohésion du conseil, portent parfois la marque de dissensus et certaines positions dissidentes sont indiquées.

La lecture des avis et des notes conduit enfin à s’interroger sur les modalités de la preuve mises en œuvre dans le processus de leur élaboration. Il s’avère que deux niveaux de preuves semblent successivement établis. Le premier est constitué par celles puisées dans la littérature scientifique et dans des rapports divers. Le second, plus rhétorique, est celui de l’organisation et de la formulation d’un discours de justification visant à prouver la justesse et la cohérence des avis du conseil.
Au-delà de ces éléments sur des textes construits à des fins d’information et de conseil scientifiquement éclairés, il reste à analyser leur appropriation dans des discours politiques tournés vers leurs propres enjeux.

1 Règlement intérieur du Conseil COVID-19 du 15 avril 2020, version corrigée et définitive du 30 avril 2020.
2 Avis du conseil scientifique du 22 septembre 2020.

Texte issu d’un webinaire ayant eu lieu le 14/12/2020 (voir plus d’informations).